Mescaline à la plage

De ce texte très ancien, je ne me souviens plus la consigne précise. En tout cas la thématique était la mer.

Je m'étais fixée comme objectif la distorsion.

D'une image, peut-être une réminiscence extirpée par la vue d'un même lieu. Distorsion des sens, distorsion du décor qui fait office de corps amnésique. 
La distorsion du temps donc. Alors  j'ai conjugué ensemble  ceux du présent et du passé pour la traduire au plus près de la sensation.


 
Au fond du verre de mescal,  c’est là que ma gorge avait fait escale. Je regarde la mer, c’est la même.  Elle enfle,  rien n’est effacé. J’aspire le passage de la brise qui se lève. Elle vient du large, elle a encore l’haleine fraîche. La bouche entrouverte j’attends que les vagues se soulèvent pour leur donner à lécher la brûlure dans ma gorge encore  imprégnée. Elles déferlent. Ce sont les mêmes. Je les reconnais.

                                        
Alors le corps d'une fille, défaite, se lève aussi. 
Je crois bien qu’elle s’était endormie dans ses larmes, et c’est la marée qui monte sur elle maintenant. C’est pour ça qu’elle s’est dressée. Cette fois il le fallait bien.
Elle voit toute cette eau, bombée, plombée.
Au début le ciel s’était chargé de cendre, la plage ressemblait bien à d’autres plages mais avec plus d’eau que d’habitude. Disons que la mer était plus courbe, hypertrophiée, comme les chairs tuméfiées de ma gorge qui à présent laissent à peine passer le souffle, avec ce ciel énorme qui faisait poids dessus. Les sacs de nuages étaient à la limite de la surcharge, de l’eau brûlante certainement.

Une dilatation totale.

Et puis très vite leur cendre s’était embrasée. Ils avaient commencé par se rouler les uns sur les autres, se contractaient puis s’empoignaient jusqu’à faire corps avec la forme de l’autre, la couleur de l’autre, se laissaient glisser, parfois à plusieurs, sous la fureur de l’un d’entre eux plus sombre qui les étreignait, et puis ils en avalait un et puis un autre et encore un autre... Et au large la houle buvait jusqu’à plus soif, elle trinquait avec eux, au milieu d’eux, en dessous d’eux, au large et puis à l’étroit, toujours plus à l’étroit. 
J‘ai le souffle coupé à présent.
la houle éructait ses crêtes écumantes, tant et si bien que là-haut, ils se sont employés à faire rentrer à l’intérieur ses langues haletantes qui se dressaient pour se défendre. A l’intérieur, la houle je ne la sentais même plus.

La fille, elle est debout maintenant, elle recule, elle cherche un repère où il n’y a pas d’eau, un élément terrestre qui ne tangue pas, mais derrière elle - et derrière c’était tout petit - tout ce qui avait racine était en transe : les pins, les tamaris, les chênes liège se tordaient, quelques vieux palmiers dévertébrés s’arcqueboutaient et faisaient fouetter leur chevelure à terre, à gauche, à droite, en arrière. Ils dansaient, ils hurlaient, ils riaient aussi à coups de hanches déployées.
Un peu plus loin derrière, la lande est toujours plaquée au sol, couleur d’hématome. Seuls quelques îlôts de maquis se débattent encore, secoués de spasmes à moitié évanouis qui frappent encore dans ma poitrine.

A la fin la fille s’était mise à tanguer, à ondoyer, à pivoter, à s’enrouler, à hurler, il semblait qu’elle riait aussi, à gorge étouffée, et puis là, maintenant elle s’affaisse. Elle se love, elle devient molle, sans aspérités, ronde, tiède, fluide, comme une gorgée. 
Je ne peux plus la protéger.

Ils ont rempli le verre encore je crois, et puis ma gorge aussi, et puis ils ont recommencé, tous, les uns après les autres ils ont continué. Mais ce n’est plus la mienne, et moi je ne suis plus complètement là.

Son empreinte étendue, inerte, visible sur le sable juste devant la marée montante.  
Je m’approche. Dans les yeux de la fille restés ouverts sur ma mémoire vacillante, je regarde le tableau gravé : c’est une marine, tourmentée, avec un corps qui sombre.




                                       

                                                                                 

Le chant du muscle




Ce soir l'envie de vin la pousse au port, envie de ne pas survivre à la solitude.
Alors Madame rejoint la foule. 
Par la plage petite foulée sur l'ourlet de mer qui rosit sur son passage, de honte ou de plaisir, port de tête altier, il faut bien se donner des airs...
Petite foule d'arrière saison sur le port.

Le bateau qui jouxte la table se nomme "Laisse Dire"... bonsoir, vous permettez? Madame s'assoit en tête à tête, susurre qu'elle n'est pas assez ivre de solitude, laisse dire les conversations des deux fois deux : table de gauche jacassante, table de droite ronronnante.
Madame sait se tenir, elle ne coupe pas elle entonne, elle griffonne, elle rature, elle vomit en silence par dessus bord qu'elle n'a pas encore assez bu sa solitude.
Pourtant madame a le choix. Sur la carte aussi.
Et comme Madame sait vivre, elle choisit la formule à 12 euros avec les moules et les frites et le pichet de pourpre...
Madame laisse dire, madame acquiesce, Madame savoure entre deux coquilles son un fois un.
Madame s'enivre, le bateau tangue, clapote la cadence, laisse dire le silence de son arrière saison qu'elle arrose allègrement de rouge... et le ciel, s'embrase, et le phare sur la baie lui cligne de l'oeil bras ouverts, une valse Madame? Tournent les bras de lumières, moulinets rasants sur le port, port de hanches cambré, un pas de deux, et un ! et deux ! encore une gorgée...
Madame oublierait presque, si l'humidité... que c'est l'arrière saison... qu'il faudra quitter le port à l'aube...

A l'aube, demain, encore...
Dès l'aube partir, jouer du muscle, valse des bras...Gonfler les pneus à sept, épouser la machine et la machine se meut, valse des bras, valse du corps qui travaille, qui file à belle allure...
Le corps de Madame est conscient, il travaille, mouline,  ruse avec les développements, grand braquet, petit braquet,  fait fi des courbes de niveau, tire sur la corde des ligaments, des tendons, des nerfs... broie les cartilages, brouille la cartographie des veines et des vaisseaux, fait reculer les cellules...
Sur la piste le corps de Madame insulte la douleur : à droite les agaves médusées s'écartent, à gauche les arbouses mûrissantes  s'inclinent, en contrebas la mer scintille à tue tête contre la corniche, et la sueur martèle au front, le sel ruisselle sur le sel de la plage, sur les pneus la résine des pins transpire, et puis une pause encore sur une autre plage, et puis le maquis qui expire son haleine capiteuse, et les kilomètres s'affichent au compteur...
Madame s'engorge des dénivelés,  Madame brasse, Madame chante, chanson à boire, le chant du muscle, Madame oublierait presque... chanson à boire au gué au gué... Madame oublierait presque l'ohé du bateau!
Et les figues de la Barbarie gorgées de sang se jettent en acmé sous sa roue avant, qui les écrase, indifférente, vulgaires épines, la roue tourne, elle roule en force dans l'arrière saison.
 

Madame s'émeut, travaille du corps et la machine se meut, régulière, la valse des bras obéit au libre amant qui fait taire son laisser dire, à quoi bon dire...  
Complètement ivre elle roule à fond, son corps exulte et sent bon vivre, elle se défonce, madame roule à fond perdu, Madame se fond dans l'arrière saison. 
Valse à un temps, encore un temps, au franchir de la ligne une cigale enthousiaste se frotte les mains... la dernière sur la route...
Hier les muscles ont remporté victoire. Demain peut-être encore, à l'aube, tout à l'heure, à fière allure ça c'est sûr...  allez un dernier pour la route... 
Je vous raccompagne madame ? merci c'est inutile.
Le port s'endort, immobile, repu dans l'ombre son ventre soupire.
Guerrière vaincue,  elle n'a plus rien a dire.
Port d'épaules relevé, Madame se retire.

Vous avez un message !

 Une autre consigne beaucoup plus ludique que nous avait proposé Noëlle Revaz était celle des messages sur le répondeur téléphonique. 
Une manière très concise de camper un personnage, voire une étude de cas clinique d'un contexte familial.

- Allo! c'est moi ta mère!  bon c'est pour te dire que je t'ai gardé des petits pots en verre, tu viendras les chercher  hein! y'en a cinq petits, un moyen, et deux gros. Allez au revoir

-  Allo, c'est moi,  c'est ta mère!  Bon t'es toujours pas passée prendre tes pots,  moi ça m'embarrasse dans mon placard! Et puis aussi si t'as besoin de chiffons, je suis en train d'en découper avec les draps de la mémé,  c'est pas pour le ménage que tu fais mais bon c'est toujours utile les chiffons... Ils sont très bien ces chiffons... c'est du bon coton qui s'use pas, ça fait drôlement bien pour essuyer les pots...  !

- Oui allo c'est moi ta mère!!  Bon et ben pour les chiffons tu peux toujours te brosser! et puis t'as intérêt à venir me rendre mes Que Choisir que je t'avais prêtés sur les machines à laver !  Tu l'as toujours pas remplacée ta machine? Ah ben il doit être propre ton linge! Je te préviens mes Que Choisir ils s'appellent revient !  De toute façon  toi tu viens que quand t'as besoin de quelque chose! ton frère au moins il téléphone pour prendre des nouvelles! Et puis tu préviens avant de venir parce que moi ... Bon je raccroche y'a ton père qui m'appelle....

 -Oui c'est moi, ta mère,  je te rappelle que tu m'as pas toujours pas rendu mon livre de Michel Onfray!  T'as vu ce qu'il a écrit sur ton Freud hein! Est ce que tu l'as lu d'abord? je t'avais souligné des passages! Quand je pense à ce que t'as dépensé pour tes dix ans psychanalyse!  Et puis aussi, c'est comme mon flacon de diluant que je t'avais prêté pour décoller les étiquettes des pots, tu me l'as encore pas retrouvé mon flacon?  je peux toujours lui dire au revoir! ...  et puis au fait ...ah je te laisse, ton père me dit quelque chose....

- C'est remoi,  oui c'était rien , encore ton père qui me dérangeait pour rien, il voulait juste savoir comment t'allais... Bon je t'ai gardé un numéro de santé magazine, y'a un article sur les anti-dépressseurs, et ben dis donc  tu liras, ils disent pas du bon sur toutes les saloperies que tu t'enfiles ! Bon allez au revoir... Ah oui tu penseras à venir récupérer les pots, je vais pas les garder 107 ans!

Elle devant, eux derrière...


Les premières années, notre atelier était conduit par un écrivain, Lionel Bourg, Ce texte, un de mes tout premiers date de 1998.
Sa consigne était d'écrire une nouvelle très courte en respectant ses caractéristiques : 
un fait précis autour de quelques personnages.
 une entrée en matière in media res, un climat plus que des descriptions,  et un dénouement vif et rapide.

Elle l’avait promis aux enfants depuis des lustres déjà.
Ils en parlaient ensemble presque chaque jour. C’était surtout durant les longues soirées d’hiver, serrés les uns contre les autres en tribu babillante,  qu’ils la sentaient  le mieux,  lorsque les paletots mis à sécher au dessus du fourneau laissaient évaporer toute leur froidure en une nappe de brume, flottante comme un sursis d’embruns au dessus d’eux. Les petites mains rougies de froid s’agitaient pour décrire les rouleaux d’écume, ils humectaient de leur langue le sel sur la bouche, ils la brassaient, et les yeux rieurs, quand on les regardaient de plus près, semblaient déjà refléter les scintillements bleus de l’océan.
Elle leur avait tout raconté maintes et maintes fois : les crabes sous les rochers qu’on peut surprendre entre deux vagues, les criques secrètes clinquantes de galets blancs, les jolies crevettes lustrées qui rigolent dans les flaques, les algues séchées qu’on ramène le soir gravées sur les chevilles, et puis les longues dunes alanguies, bercées au soleil de midi lorsque la lumière verticale est si totale qu’elle fait un bras de fer immobile,  chauffé à blanc avec les lignes d’horizon et que le temps s’arrête...

Un clair et frais matin d’été enfin, elle les emmena.
Ils n’avaient rien oublié : seaux, pelles, parasol, bouées, palmes, masques et tubas...Tout était prêt depuis si longtemps. Le chargement était lourd mais ils étaient tellement heureux ! Elle devant, eux derrière, ils marchèrent longtemps, vaillamment une journée entière.
Jamais ils n’auraient imaginé qu’elle fût aussi loin. Le soir tombait déjà, ils marchaient maintenant dans une étendue de sable dur et sec.
Ils marchèrent toute la nuit, derrière elle, et le matin encore sous un soleil mordant. Dans les sandales, les pieds commençaient à se fendiller, les gorges à se dessécher.
Peu à peu ils s’étaient délestés de leur chargement qui ralentissait leur cours ; et puis ils avaient vu quelques coquillages ébréchés et aussi les sillons, témoins d’un passage récent, les tendres sillons ondulants et prometteurs, alors ils avaient continué à marcher  malgré la fatigue et l’angoisse qui serrait leur poitrine.
Elle toujours plus loin devant, eux derrière, ils marchaient, s’efforçant de la suivre, espérant encore, guettant dans le ciel vide le vol des mouettes ou peut-être... d’un goéland .
Seul un vent sec et brûlant plaquait sur leur nuque la morsure d’un rire. 
Ils marchaient, elle si loin devant ils marchaient encore, elle qui ne les attendait plus, elle que des nappes miroitantes noyaient davantage, comme un mirage  catégoriquement stérile...
Ils ne savaient pas. Personne ne leur avait rien dit.

Cette garce, un beau jour sans prévenir, lasse de ne voir paraître les enfants, avait décidé, drapée dans son aridité, de se retirer.

                                     

gestes d'âme



 Le support pour la consigne que j'avais donnée ce jour-la était la chanson d'Alain Bashung,  "est-ce aimer ?" tirée du magnifique et quelque peu confidentiel album "l'imprudence".

 ( cliquez au bas du texte pour l'écouter )  

 Nous étions en 2002 Bashung vivait. Il s'agissait de répondre à sa question, écrire une petite bafouille sur l'amour, notre idée de l'amour ou bien du non-amour.  
Alors j'ai suivi le support et opté pour la forme chanson.
Un hommage, une fantaisie, militaire...


 Prenez un homme,
déjà les barreaux résonnent !
de coups de tête de coups au cœur,
de coups donnés sans coup férir,
d’éclats de couple en fusion
qui flagornent, subornent
le meilleur pour le pire.
Prenez un homme
et déjà c'est vous
ce corps, dans la cage...

...Qui se pare
pour un temps.
Vous, compromise, ne valez rien.
                   De votre âme, prendra-t-il soin ?


Prenez-en une poignée,
une brassée, une armée!
déjà s’éloigne le danger.
C’est le nombre la garde rapprochée
de votre corps et âme.
Il vous satellise, vous immunise
il vous optimise, vous galvanise
il vous organise
il vous réalise.
Le nombre est la devise...

...Qui vous répare
à contretemps.
Vous, précise, gouvernez bien.
                   De votre âme, il prend grand soin.


Que votre corps s’adonne
qu’il se donne en amazone
qu’il soupire qu’il respire.
Soyez souple, généreuse,
soyez friande soyez soyeuse,
à fleur de glaise
faites peau lisse,
les gestes laissez venir
tout à votre aise.
Ils décident, ils exercent, ils sévissent,
ils sont les maîtres de cérémonie.
Les gestes vous inspirent?
durcissez!
Les gestes vous chavirent?
durcissez !
ils sont l’autorité ?
épousez-les !
laissez les dire tout en fadaises
laissez les cuire dans la fournaise...

...Ne sont qu'un faire-part
à mi-temps.
Vous, soumise n'en faites rien.    
                   De votre âme, ils prennent grand soin.


Bras en croix, croisez le fer
cuisses ouvertes, tête renversée
croisez le fer sans compter,
derrière la meurtrière
prenez plus que vous ne perdez.
Si closes restent vos frontières
croisez le fer sans escompter.
D'un air éhonté
ordonnez vos prières,
tenez la barre en toute bonté,
en savoir-faire, et...
 

larguez les amarres
juste à temps.
Vous, exquise, ne craignez rien.
                       De votre âme il prend grand soin.


Sur le dos laissez vous faire,
à l'assaut laissez le fer
se pâmer haut, chanter haut
qu'aujourd'hui c'est déjà hier.
Sous la garde close de vos paupières
bardez le fer,
guerrière altière en guépière,
restez entière sous vos paupières...

...Un peu de fard sur les remparts
de temps en temps.
Vous, lascive ne gardez rien
                       De votre âme, elles prennent grand soin


Mais le regard grand Dieu
jamais ne croisez le regard !
jamais n'abaissez la garde
sous le regard qui vous fronce !
C’est un barreau qui s'annonce,
c'est un fer qui vous égare,
c'est un pieu qui s'enfonce
dans votre âme de part en part.
Du licol il raffole,
il s'en empare,
sur votre col, sans égard,
incruste le joug de glaise.
A genoux il vous pèse... 

...Une cage se prépare
pour longtemps.
Et vous, conquise ne dîtes rien.
                          De votre âme, prendra-t-il soin?

Un seul instant suffit,
l’instant où votre corps résonne,
où votre chair fusionne,
un seul instant, un seul regard...
et les gestes ont un visage.
Dans votre glaise, il se grave
du coeur de glaise il se gave,
Barbare, il s'accapare l'escarre
que son glaive incise,
l'aiguillonne, y instille l'emprise,
curare de braise dans la glaise,
et l'emprise dans la fournaise
vous fossilise.
Vous avez pris un homme
il résonne, vous déraisonne
déjà il vous façonne.
Et c’est vous encore
ce corps, dans la cage...

...Encore un départ
ce qui reste de temps.
Et vous, éprise n'y pouvez rien
Et vous éprise n'y pouvez rien...
                        De votre âme, prendra-t-il soin ?

Mon problème avec l'Espagne

Une thématique inépuisable que celle de la mère...

Il y a des gens qui sont nés quelque part…
Quand on les déracine, ils ne meurent pas, ils poussent ailleurs, sur un nouveau terreau. Pourtant il arrive qu’ils souffrent, longtemps, comme un amputé se souvient des sensations que lui renvoyait son pied. Les plantes elles, on ne sait pas : soit elles meurent de suite, soit elles s’adaptent en silence, sans rien perdre de leur beauté originale ni de leur vigueur.  En tout cas si plainte il y a, elles n’en disent rien.

Il y a des gens qui ne veulent pas chasser le souvenir du quelque part. Il coule dans leurs veines, une substance plus chaude, plus vive, qui parfois les fait larmoyer mais surtout les agite. Alors, peu à peu la sève nostalgique se coagule, elle se cristallise en roc identitaire, sur lequel ils se hissent, pour se camper bien droits, bien fiers, pour voir bien loin, pour se faire reconnaître, pour rassembler les autres, afin d’avoir plus chaud ou gagner plus de lumière peut-être…
Un peu plus haut, Dieu, continue paraît-il à reconnaître les siens.

Ma mère à moi est une réfugiée, une expatriée, une déracinée direz-vous ? Elle non ! Elle a craché sur ce vocabulaire. Très vite elle s’est faite naturaliser.  De quelle nature est-elle maintenant ?

Serait-ce parce que c’est une guerre civile qui l’a poussée ici  que très vite elle décida de ne pas en faire toute une histoire ?  Elle s’est toujours tenue à l’écart de ses compatriotes, « des vrais cons ces patriotes ! » disait elle. Ceux qui, quelques années plus tard, installèrent à chaque mois d’aout de nouveaux camps de réfugiés sur les plages touristiques de la Costa Brava, troquant ainsi leurs modestes congés payés contre quelques gouttes de lait maternisé…
 …Pathétique retour au bercail de ces bâtards sans mandoline pendus aux basques d’une mère patrie qui n’était même pas Basque et les avait répudiés !

Une terre qui ne peut ou ne veut garder tous ses rejetons n’est plus une terre mère pensait-elle.  Moi, j’ai toujours eu tendance à penser comme ma mère. Les mauvaises langues diront que c’est parce qu’elle m’a nourrie. D’autres diront qu’elle n’avait qu’une conception bassement horticole de la patrie. En tout cas elle m’a conçue sur le terreau français avec un immigré italien et tout le monde s’accorde à dire que je suis une belle plante.
Alors à ses détracteurs je dirais que tous, poètes illustres, sociologues, historiens, militaires, politiciens de bas étages de l’identité nationale… tous avez arrosé, taillé la pensée humaine dans ce symbole potager !
Certes les terres natales ne sont pas réductibles à leurs gouvernements de passage,  l’identité culturelle se situe ailleurs,  en effet, de culture moi je n’en vois qu’une : « la tierra es de de quien la trabaja » La terre est à ceux qui la travaillent ! Refrain de 36, refrain de lutte et d’espoir, pauvre petit refrain oublié qui jamais, ni en Espagne ni nulle part dans le monde, ne réussira à prendre racine.
Certes les hommes ne sont pas des plantes, ils le devraient.
Ma mère non plus n’est pas une plante, même si j’aurais tendance à la classer dans la famille des cactacées :  survivre, avec le moins d’apport nutritif extérieur pour  tenter de n’être que soi-même. 
Si pour m’être un peu frottée à elle et ne m’être que beaucoup piquée, j’avoue cependant que j’adhère à sa philosophie… avec juste je l’espère, les épines en moins pour ceux qui m’entourent. La tendresse bordel, la tendresse !

Elle avait choisi de ne plus planter un pied là-bas, elle a choisi de faire pourrir ses racines, comme si cette gangrène pouvait gagner Franco, sa clique et ses claques…
Qui entre elle et eux avait l’orgueil plus mal placé ? L’orgueil est espagnol et j’imagine qu’il s’agit du même qui dans la chanson de ma mère, a aussi poussé sa corne
« Viva Espagna !viva la muerte ! »
Elle l’a chantée avec une telle véhémence venimeuse qu’elle a, je crois, un peu greffé ce rejet sur sa descendance.

En effet moi non plus je n’aime pas trop l’Espagne, même si bien des signes révélateurs m’ont souvent signifié que je la portais en moi… A commencer par le prénom espagnol que j’ai donné à mon fils à qui pourtant je ne veux que du bien.
« Viva Espagna ! viva la muerte ! »
Je crois aussi que je n’aime pas trop ma mère. Aujourd’hui, des médiateurs avisés diront que je l’ai aimée un peu trop ; vu l’air du temps, ça rassure toujours !
Pourtant bien des signes funestes,  un poids sur l’estomac, des pieds qui me tiennent difficilement au sol, un grattement dans la gorge, me condamnent à la porter jusqu’à la fin…
…Comme une racine, avalée de travers…


                                         
                                                              

La voyeuse

Sur la même consigne de Noëlle Revaz de la phrase unique,  le texte ci-dessous a été écrit avec l'arrière pensée que ce texte serait lu, puisqu'il était prévu une lecture de notre travail. 

Je me suis  alors attachée à rendre des rythmes, accélération-deccélération, et des sonorités pour scander ce texte, un perspective de mise en voix au delà de la simple écriture... En effet le jeu théâtral donne plus de relief à ce pur exercice de style...



Ca y'est, ça commence dès qu'il est attrapé et qu'aussitôt des jets stridents, aigus, grailleux explosent dans la gorge du volatile, poussent dans le goulet trop étroit pour laisser s'échapper la terreur, la résistance imbécile, dilatent le gosier, tétanisent la glotte, obstruent le gésier,  raclent, claquent, braillent dans le goulet trop étroit que mémé va calmer avec son drôle ciseau qu'elle vient de sortir de la poche de son tablier et qu'elle fait glisser du fourreau pour lui faire cette drôle de chose qu'elle va vraiment lui faire, que je vais regarder même si je n'aime pas regarder mais,  que je ne peux m'empêcher de regarder parce que ça me fait tout drôle de sentir l'air secoué sous les ailes qui battent, qui balancent de grands coups de fouet tellement violents que ça fait crever des poches d'air qui se dégonflent, qui soufflent jusque dans ma figure comme l'air des ballons de baudruche du marchand de chaussure, sauf que l'odeur elle est crachée toute tiède, et que c'est comme si elle expulsait des drôles de choses mouillées, des choses cachées sous les grandes plumes du dessus, celles qui sont graisseuses, celles qui ne laissent jamais passer le vent à l'intérieur,  là où ça macère, là où ça renferme toutes ces choses qui grouillent, qui suintent le moite, le gras de la peau transpirant la peur sous le duvet épais,  le duvet tout chaud, si doux, jaune, moelleux comme de la purée mousseline,  le duvet qui lui est resté de quand il était poussin sous la lampe de la couveuse, blotti contre les autres poussins, jaunes,  que parfois j'attrapais quand mémé avait le dos tourné pour les tenir blottis dans le creux de mes mains, les approcher de ma figure pour respirer ce chaud sucré qu'ils ont toujours les tout petits, qui sent si bon la vanille douceâtre,  et qui leur reste après, et qui pourrit sous les plumes grasses qui couvent la mort, et qu'ils chassent à grands coups d'ailes quand mémé approche avec son drôle de ciseau qu'elle va enfoncer dans leur bec pour leur couper quelque chose qu'ils ont au fond de la gorge pour qu'enfin    le silence blanc s'installe, tranquillement, le silence blanc qui coule en rouge dans la bassine,  à coté de l'autre bassine,  celle qui fume, qui attend juste après, quand mémé ébouillantera les plumes pour dilater les cratères des plus grosses, surtout celles des ailes qui sont les plus dures à arracher elle m'a expliqué mémé,  les ailes qui se froissent, se convulsent, se débattent, battent  battent la cadence du grand silence blanc, les ailes qui disent non,    puis qui disent oui, tout doucement se balancent, dansent, se soulèvent encore pour que le chaud du corps qui reste encore s'évapore, juste pour ça, des soubresauts plus lents, gracieux, qui s'abandonnent dans un mouvement qui s'apaise, joli, si joli le mouvement parce que sans les cris c'est plus joli et que c'est sûr qu'il n'a pas mal puisqu'on n'entend plus rien, rien que le silence rouge qui coule, la confiance qui s'installe jusque dans les pattes qui ne disent plus non dans le creux ferme et rugueux des mains calleuses de mémé, les pattes qui disent oui, qui se détendent, s'étirent, s'allongent, se raidissent, s'immobilisent, jusqu'à ce que le silence ne coule plus du tout et que je me retourne, parce que c'est terminé.